Légende quand tu nous tiens
Par Benjamin Martin-Tardivat le vendredi 1 février 2008, 17:36 - Lire une image - Lien permanent
La photo est connue.
En règle générale y est adjoint cette légende :
« Delage Automobile, A.C.F. Grand Prix, Dieppe Circuit, June 26, 1912
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5/8 x 9 1/2 inches, Photo J.H.Lartigue©Ministère de la
Culture-France/AAJHL »
ou bien
« Automobile Delage, Grand prix de l'ACF, 26 juin 1912 Jacque Henri
Lartigue © Ministère de la culture - France / AAJHL ».
(Vous noterez la faute du Ministère de la Culture !)
Plusieurs remarques.
Tout d'abord, cette photographie pourrait être considérée comme une
« petite misère », comme une photographie ratée.
« Les insuccès sont tout à fait naturels. Ils sont une bonne leçon. C’est
pourquoi il faut aussi conserver les photographies peu satisfaisantes car, dans
trois, cinq ou dix ans, on y découvrira peut-être quelque chose de ce qu’on
avait éprouvé jadis » (Jacques Henri Lartigue).
L’image est décadrée, floue et déformée.
La voiture se trouve ainsi ratatinée comme si elle était venue s’emboutir
sur la marge; la route et l’arrière-plan sont flous, tandis que la voiture,
pourtant en pleine vitesse, est nette. Enfin, troisième accident : la
déformation de l’image. On pourrait qualifier cette image de futuriste.
Filippo Tommaso Marinetti écrivait en 1909 « Une automobile rugissante,
qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de
Samothrace » (Manifeste du futurisme, publié le 20 février 109 par le
Figaro).
"1. Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité.
2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l'audace, et la révolte.
3. La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive, l'extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
4. Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle: la beauté de la vitesse.Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine explosive... une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
5. Nous voulons chanter l'homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite... C'est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd'hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l'Italie de sa gangrène d'archéologues, de cicérones et d'antiquaires... " (F. T. Marinetti Publié par le Figaro le 20 février 1909).
Deuxième point : L’image initialement ratée est exhumée dans les années 1950, est alors alors abondamment reproduite et... célébrée.
« Les possibilités les plus étonnantes peuvent être découvertes dans la matière photographique. L’analyse détaillée de chacun de ces aspects nous fournit une quantité d’indications de valeur en ce qui concerne leur application, leur ajustement etc. » écrit László Moholy-Nagy.
Ce sont ces variations de paramètres, ces écarts vis-à-vis de la norme établie qui déterminent une bonne partie de l’esthétique photographique à partir des avant-gardes. Mais qu’elles soient involontaires (dans le cas des accidents des amateurs) ou préméditées (dans le cas des expérimentations des avant-gardes), ces variations de paramètres ont toujours sur l’image les mêmes conséquences plastiques.
En fait, la photographie est plus qu’un simple outil de mimesis. Moholy-Nagy affirmait ainsi qu’il souhaitait aller « à l’encontre de la conception habituelle qui considère que la photographie atteint son apogée lorsqu’elle est imitative ».
Si la photographie n’était pas une machine objective, sincère et transparente pour laquelle on avait bien voulu la faire passer, autant la retourner sur elle-même pour explorer d’autres modalités de représentation. « Les virtualités inattendues du procédé photographique nous furent bien souvent révélées par les résultats accidentels de la photographie amateur » (Moholy-Nagy).
Par un curieux effet de répétition, il semble que Lartigue ait également commis une erreur dans la légende de cette image.
Troisième point de ce billet: la légende nous donne tout d’abord une série
d’informations sur
(i) le modèle de voiture, (ii) le contexte, (iii) le lieu et (iv) la date
Le modèle de voiture, une Delage ?
Au début des années 10, Delage propose deux modèles susceptibles de participer à des courses automobiles : les « Type J » et « Type Y course ». Sans entrer dans les détails techniques, il est fort probable que la voiture photographiée par Lartigue ne soit pas une Delage. Cela est même quasiment certain compte tenu de l’arrière typique des Delage.
Nos premières recherches penchent vers une Th. Schneider, 2,8 l. de cylindrée, 4 cylindres avec radiateur au tableau de bord. Mais nous n’avons pas encore fini d’explorer la piste Darracq, ni le mystère qui entoure les 4 véhicules de cette marque qui ne sont jamais partis lors du GP 1912…
Grand Prix de Dieppe, 1912…
La course sera disputée sur deux jours.
L'américain David Bruce-Jones remporte la première manche devant Georges Boillot (Peugeot), Louis Wagner (FIAT) et Dario Resta (Sunbeam). Le lendemain voit la victoire sous la pluie de Boillot devant Wagner et les Sunbeam de Rigal, Resta et Medinger. Boillot obtient donc la victoire au classement général sur une Peugeot L76.
Sur la photo de Lartigue, le n° 6 apparaît clairement.
Or les archives de l’AC montre que cette voiture… n’est jamais partie !
Donc pas de n° 6 en 1912…
En 1913, le Grand Prix de France est organisé à Amiens le 12 juillet.
Le n° 8, Georges Boillot, sur une Peugeot EX3, remporte la course en 7h53m56s et… René Croquet, inscrit sous le n° 6 avec une Th Schneider, termine en 10ème position en 9h12m52s.
Cette course coûta la vie à deux pilotes Bigio et Zuccarelli.
Le 14ème Grand Prix de l'Automobile Club de France, le 4 juillet 1914 se dispute à Lyon. René Champoiseau, sur la Th Schneider n° 6, termine en 9ème position.
Croquet ou Champoiseau ?