La plus belle arnaque du marché de la photographie ?
Par Benjamin Martin-Tardivat le mardi 17 juin 2008, 21:08 - Lire une image - Lien permanent
« Je rigolerai dans ma tombe » disait Emmanuel Rudnitsky (1890-1976), plus connu sous le pseudonyme de Man Ray.
Les images légendaires de Man Ray sont là : « Larmes de verre », « Noire et blanche », « Elevage de poussière », « Transatlantique », « La Marquise Casati », « La Prière », etc. Et, bien évidemment celles des femmes qu'il a aimées ou côtoyées et qui ont servi de supports à ses nus sensuels : Lee Miller, Kiki (« Violon d'Ingres », le dos de Kiki relevé de deux ouïes à l'encre noire).

« Larmes » ou « Larmes de verre » (vers 1930) est sans
doute l'image la plus célèbre de Man Ray. Le photographe a réalisé trois
portraits quasiment identiques qui représentent le visage entier d'une jeune
femme, avec huit perles de celluloïd fixées sur la peau.

Le Centre Pompidou conserve, depuis 1994, deux des trois négatifs.
Le troisième a disparu (!). Or, c'est uniquement à partir de ce négatif, en le recadrant, que Man Ray a réalisé deux chefs-d'oeuvre.
Le premier : les deux yeux, cinq perles et la bouche naissante, a atteint 240 000 dollars lors d'une vente chez Sotheby's, le 5 octobre 1995 à New York.
Le cadrage le plus célèbre est resserré sur l'oeil droit avec deux perles, en inversant le négatif. Des années 30 jusqu'en 1962, Man Ray a toujours retenu ces deux seuls cadrages. Nombre de variantes des Larmes, toutes problématiques, circulent pourtant.
A la fin du XXème siècle, le collectionneur Werner Bokelberg en a acheté cinq toutes fausses et de formats différents, notamment une qui représente l'oeil gauche.
Elton John a acheté pour quasiment 150 000 euros dans une vente Sotheby's du 7 mai 1993 une version douteuse: elle a été réalisée à partir d'un des deux négatifs que Man Ray n'a jamais utilisés et n'a jamais été publiée ou exposée de son vivant ; le cadrage, mièvre, trop large, ne correspond pas à sa vision ; les annotations au dos ne seraient pas de sa main apprend-on de Michel Guerrin.
Au Grand Palais, à Paris, jusqu'au 29 juin 1998, se tenait une grande rétrospective, divisée en trois parties : « Dupliquer le réel », « Démarquer le réel », « Dénaturer le réel ». Sans croire que la photographie n’est qu’une simple duplication, ses intitulés n’étaient-ils pas prémonitoires de l’affaire des « faux Man Ray » ?
En effet, la gestion chaotique de l'oeuvre de l'artiste surréaliste a permis la prolifération de tirages tardifs ou d'origine douteuse.
Depuis la mort, en 1991, de Juliet Man Ray, la veuve de l'artiste, ses héritiers ne cessent de se déchirer. D'un côté, le Trust Man Ray, créé à New York par les frères de Juliet, perçoit les droits d'auteur. De l'autre, la soeur de Man Ray et ses deux nièces, qui détiennent le droit de suite. Pour payer les lourds droits de succession de Juliet Man Ray, le Trust a fait une dation à l'Etat français.
Mais l’arnaque n’est pas là.
Plusieurs dénoncent rapidement la mise sur le marché de nombreux tirages réalisés après la mort de Man Ray. Ces tirages posthumes ont également gagné nombre de collections de musées. Dans le cas de Man Ray, exposer ces pâles copies pose problème, car elles dénaturent l'oeuvre originale.
Car un nombre important d'épreuves a été tiré, avec l’accord de l’artiste, dans les années 50, 60, et 70 parce qu'il n'y en avait pas de disponibles, en vue de les exposer et de les publier.
Il indiquait toujours la date de prise de vue et non celle du tirage, ce qui a compliqué les choses quand le marché Man Ray a réellement décollé, après sa mort, en 1976. C'est tout le problème. La plupart des observateurs affirment que Juliet, veuve de Man Ray, n'a pas été à la hauteur d'une oeuvre immense qui a fait l'objet de convoitises. « Trop de personnes avaient la clé des ateliers où étaient entreposés tirages, négatifs et contacts. Il y a eu des pillages »
Des laboratoires chargés de tirer les épreuves de Man Ray sont aussi mis en cause pour des tirages multiples.
Les "arnaques" se multiplient... La galeriste américaine Virginia Zabriskie a acheté cinq ou six images de Man Ray autour de 20 000 dollars pièce à un collectionneur français croyant qu'il s'agissait des tirages des années 30. Ce n'était pas le cas. Même mésaventure pour un célèbre marchand de San Francisco. L'avocat américain Arnold Crane a vendu au Musée Getty de Los Angeles des tirages de Man Ray dont une bonne partie a été réalisée au début des années 60...
Face au casse-tête de la datation, les restaurateurs de photographie sont également désarmés. Et, plan catastrophe : si un faussaire possède un négatif original ou une copie de ce négatif, il peut fabriquer des faux imparables sur des stocks de papier des années 30.
Or, c'est bien le problème... Si le Centre Pompidou en possède la quasi-totalité (13 500), il manque un certain nombre de négatifs et plusieurs tirages-contacts. Bref, quelqu'un s'est servi... avant la dation.
"Noire et blanche" : le Centre Pompidou conserve bien un négatif mais plusieurs reproductions de l'image montrent qu'un autre négatif, plus large (un bord de table apparaît), circule sans contrôle...
Au-delà des faux et tirages tardifs, c'est la définition de l'oeuvre photographique de Man Ray qui est en jeu. Comment s'y retrouver ?
Jane Corkin, marchand installée à Toronto (Canada), a acquis lors de la vente du fonds d'atelier de Man Ray, par Sotheby's en mars 1995, un dos nu (lot 156) pour 16 000 livres. Il s'agit d'un tirage positif plein cadre. Alors que Man Ray a solarisé son négatif et qu'il en a tiré un cadrage resserré qui fait partie des collections du Musée d'art moderne de New-York.
Comment ce type de tirages peut-il se trouver dans le fonds d'atelier de l'artiste ?
Commentaires
tout le monde doit lire ca pour comprendre!!