La fin de l'illustration photographique ? (6) (retour)
Par Benjamin Martin-Tardivat le lundi 7 avril 2008, 23:04 - Lire une image - Lien permanent
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Une fois de plus, je retire sur simple demande cette simple "citation", mais cela illustre "La fin de l'illustration photographique".
"Paris Match" condamné pour la publication de la photo de la catastrophe du pic de Bure LE MONDE | 27.02.03 | 12h30 Paris Match a outrepassé son droit d'informer en publiant dans ses colonnes, en double page, une photo de l'accident, le 1er juillet 1999, du téléphérique du pic de Bure (Hautes-Alpes). Ainsi en a décidé le tribunal de grande instance de Nanterre (Hauts-de-Seine), chargé de statuer sur cette affaire, mercredi 26 février. Ce verdict était très attendu, car il trace une fois encore la délicate frontière entre le droit d'informer des photographes d'actualité et le respect de la vie privée.
La justice a décidé de donner raison à Christophe Cannone et René Koubi, qui ont tous deux perdu leur frère dans cette catastrophe et ont décidé de poursuivre l'hebdomadaire du groupe Hachette Filipacchi Médias (HFM) pour "atteinte à l'intimité de la vie privée". Au cœur de la polémique, la publication dans l'édition de Paris Match du 15 juillet 1999 d'une photo montrant la catastrophe du pic de Bure, à Saint-Etienne-en-Dévoluy. Le 1er juillet, le téléphérique s'est décroché du câble porteur, entraînant la mort de ses vingt passagers. Sur la photo, titrée "La vallée du désespoir", on voit au centre la carcasse du téléphérique et les corps dispersés dans un large périmètre. Selon Me François Zimmeray, l'avocat des familles des victimes, la présence de numéros (placés lors de l'instruction) au côté des corps permettait leur identification, et, à ses yeux, la photo "porte atteinte à la dignité humaine".
Des arguments repris dans le jugement rendu par le tribunal de Nanterre, qui affirme dans ses attendus : "Le traitement de la photographie, (...) dont le cadrage et le grossissement sont étudiés pour attirer l'attention sur les corps déchiquetés des victimes, identifiés par un numéro aisément lisible, caractérise la recherche du sensationnel, en faisant fonctionner le ressort émotionnel face au spectacle de la mort, cette présentation délibérée ne répond pas à une nécessité informative." La société éditrice Hachette Filipacchi Associés, filiale de HFM, est condamnée à verser 12 000 euros aux plaignants.
L'avocat des familles, Me Zimmeray, se déclare très satisfait de la décision : "Elle consacre le primat de la liberté individuelle et de la dignité individuelle sur les impératifs oppressants de l'information. Il ne suffit pas qu'un fait soit relaté dans un journal ou dans un média pour que cela devienne une information." Un avis que ne partage pas Me Marie-Christine de Percin, avocate de Paris Match : "Le jugement nous explique que tout ce que nous avons écrit est très bien, mais que nous nous sommes affranchis des convenances en publiant la photo. On nous reconnaît la liberté d'information, mais nous devons prouver que tel ou tel mode d'expression est nécessaire."
La polémique autour de la publication de la photo de l'accident pose une question de fond sur le statut de la photo d'actualité. Elle avait d'ailleurs alimenté le débat lors des discussions autour du projet de loi Guigou sur la présomption d'innocence adopté en mai 2000. Ses dispositions, violemment critiquées par les photoreporters, restreignent le champ d'intervention de la photo d'actualité. Il n'est plus question, par exemple, de montrer des prévenus menottés ou des victimes d'attentat en France.
La loi a contribué à multiplier les recours juridiques. Les victimes ou les familles des victimes se saisissent de l'article 9 du code civil, garant du droit de chacun au respect de la vie privée, et de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, qui stipule que "toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale", pour étayer leur plainte. Depuis l'action des familles des victimes de l'accident du pic de Bure, les tribunaux ont été saisi d'autres plaintes. La famille du préfet Erignac a obtenu la condamnation de Paris Match pour "publication illicite" de la photo montrant M. Erignac juste après l'attentat dont il a été victime. L'éditeur a décidé de porter l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme. Ces dernières semaines, l'hebdomadaire a également été condamné pour avoir publié une photo montrant Alfred Sirven et Didier Schuller en détention préventive, conversant dans la cour de la prison de la Santé à Paris. A contrario, le tribunal de Toulouse a débouté des victimes de l'explosion de l'usine AZF qui reprochaient à Paris Match d'avoir publié des photos où elles apparaissaient. "Tout dépend des tribunaux. Mais même lorsque nous sommes condamnés, les juges sont gênés et tentent de limiter le montant des dommages et intérêts à verser", dit Me de Percin. Si les victimes se réfèrent à des questions de principe, elles demandent le plus souvent un dédommagement sonnant et trébuchant. Cette "limitation du droit d'informer" disent les photoreporters et cette monétisation du droit à l'image pèsent sur les agences de photo. "Quelle que soit la loi, nous continuerons à faire les photos. Mais de plus en plus de particuliers menacent de nous faire des procès et nous demandent de l'argent. J'ai provisionné plus de 100 000 euros dans nos comptes 2002 pour faire face à ces demandes de dédommagements. Les agences de photo françaises vont mourir", déclare Goksin Sipahioglu, fondateur de l'agence Sipa. En outre, comme le souligne Me de Percin, "les télévisions montrent les mêmes images que celles que nous publions, mais elles ne font jamais l'objet de poursuites".
Laurence Girard
"Atteinte caractérisée à la dignité humaine"
Dans les attendus du jugement rendu, mercredi 26 février, par le tribunal de Nanterre, on peut lire : Paris Match "ne saurait s'exonérer de toute responsabilité en invoquant le droit d'informer sur l'actualité, et s'affranchir des convenances les plus fortes qui participent du respect dû à la personne humaine ainsi que de toute prudence qui s'impose à tout professionnel de l'information". Sur la liberté : "(...) le principe de la liberté d'expression et ses corollaires, la liberté de communication et le droit à l'information, garantis par l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme, autorisent la publication d'images de personnes impliquées dans un événement d'actualité, sous la réserve cependant que commandent les exigences du second alinéa de l'article précité, au regard de la protection des droits d'autrui". Sur la nécessité, enfin, d'utiliser des photos : "(...) la publication dans ces circonstances et sans nécessité de cette photographie centrée sur des corps déchiquetés et identifiables constitue une atteinte caractérisée à la dignité humaine et aux propres sentiments des demandeurs en période de deuil".
Article paru dans l'édition du 28.02.03.