L' ANNONCE se trouvait dans un catalogue de libraire : « El Ultimo Libro (le dernier livre) sera achevé d'imprimer à la dernière minute du 31 décembre 1999. Les souscripteurs sont conviés au lieu-dit “El Porvenir” », serrania de la Macarena, République de Colombie. Le chemin sera balisé à partir de San Juan de Arama, un peu à l'est du 75e parallèle, 3o de latitude nord, 4e pli de la carte IGN, spéciale Colombie. Le libraire qui a publié cette étrange proposition s'appelle Serge Plantureux, il vend des livres et des photographies à Paris, à l'enseigne du Rhinocéros. Il a appris son métier depuis vingt ans sur des marchés aux puces, de Barcelone à Bogota en passant par Paris et Rome. C'est un de ces rares libraires qui ouvre à chaque génération de bibliophiles des domaines inexplorés. Il se reconnaît un maître, André Jammes, et un inspirateur, Jan Potocki (1761-1815), aristocrate polonais, aventurier et écrivain, l'auteur du Manuscrit trouvé à Saragosse, dont la première journée (il en compte soixante-six), commence ainsi : « Le comte d'Olivadez n'avait pas encore établi des colonies étrangères dans la Sierra Morena ; cette chaîne sourcilleuse qui sépare l'Andalousie d'avec la Manche n'était alors habitée que par des contrebandiers, des bandits et quelques bohémiens qui passaient pour manger les voyageurs qu'ils avaient assassinés... »

Ce livre protéiforme, foisonnant, rescapé de l'oubli en 1958 (première édition des treize premières journées par Roger Caillois, chez Gallimard) et publié pour la première fois dans une version reconstituée en 1989 par les éditions José Corti, deux siècles après avoir été écrit en français par le comte polonais, est la matrice et la source de l'aventure de Serge Plantureux. Sa Sierra Morena s'appelle la Sierra Macarena, c'est une bande de montagne isolée de la Colombie. Une seule route y mène, il y pleut onze mois sur douze. Ici, pas de pèlerin maudit, mais des guérilleros, pas de chef bohémien, mais des ornithologues japonais. Une contrée sauvage au sous-sol bourrée d'uranium, peuplée de varans et d'oiseaux herbivores. En découvrant ce pays étrange, Serge Plantureux et ses amis ont voulu fêter l'arrivée de l'an 2000, comme peuvent le faire des amoureux des livres. « Après, il fallait trouver une histoire, raconte Serge Plantureux. Nous avons imaginé un étranger condamné à errer avec sa mule en éditant un livre dans chaque endroit. Il arrive dans la Sierra Macarena pour réaliser le dernier livre juste avant l'an 2000. C'est l'histoire du livre racontée par l'imprimeur. Elle est constituée de sept anecdotes sur les sept manières de détruire les livres : le feu, l'hermétisme, la peur, l'interdiction, l'indifférence, la pénurie, la convoitise. C'est un hommage à Potocki dont j'utilise les mots. »

SANS AUTEUR NI ÉDITEUR Cette histoire fait aussi écho à celle, imaginée par Potocki, du polygraphe Hervas, qui rédige une encyclopédie en cent volumes ; quand elle est terminée, les rats la dévorent. El Ultimo Libro devrait avoir un sort plus heureux. Il sera composé en plomb par le linotypiste Ernesto Lopez sur les machines de Lealon à Medellin, les cahiers et les illustrations, réalisées sur place par l'artiste franco-colombienne d'origine lituanienne Daphné Klimas, seront brochés et reliés dans la montagne, dans une tour qui devrait avoir sept côtés, construite pour l'occasion dans la nuit du 31 décembre 1999 au 1er janvier 2000. Il sera dûment enregistré comme dernier livre du millésime dans plusieurs bibliothèques nationales, sans nom d'éditeur ni d'auteur. Le premier tirage, de cinquante-cinq exemplaires enluminés, sera immédiatement suivi d'une deuxième édition, dont le colophon indiquera cette fois qu'il s'agira du premier livre de l'an 2000.

Le dernier livre du millésime 1999 sera publié en Colombie, Article paru dans l'édition du Monde du 31.12.99, signé MICHEL LEFEBVRE.