Des hommes et des miroirs

Théories symboliques

La réflexion sur l’image reflétée remonte à Platon et elle s’intègre à plusieurs types de problématiques : elle est inséparable d’une réflexion sur les apparences ; ensuite, elle pose la question du double et, enfin, dans la mesure où les peintres voient dans le reflet le modèle de toute ressemblance, elle fait partie d’une réflexion plus générale sur la mimesis, c’est-à-dire sur l’imitation. Platon, se situant dans le champ philosophique de la connaissance, oppose l’architecture qui construit à la peinture qui imite. Pour lui, l’image du miroir est encore plus illusoire que l’image peinte car le reflet n’a même pas l’épaisseur d’une matière picturale : « Tu peux prendre un miroir et le présenter de tous côtés, tu feras le soleil et les autres astres du ciel, toi-même et les autres animaux .... Oui, des objets apparents, sans aucune réalité. » (La République, X, 596.).



Brassaï, Miroir rond, Centre Pompidou

Cependant, tout en discréditant l’illusion spéculaire rangée au plus bas degré de la connaissance, Platon admet que le reflet, par son immatérialité et par sa ressemblance, se prête à un autre type de connaissance, analogique et spirituelle. Le reflet invite en effet l’esprit à se libérer du sensible, à envisager le monde dans l’éclat de l’intelligence et à remonter aux essences. Apparence illusoire ou apparition, simulacre ou manifestation d’une autre réalité, telle sera au cours des âges l’ambiguïté du miroir.

Pour l’homme du Moyen Âge, les sciences optiques sont les premières des sciences. La pensée repose sur la connaissance visuelle et sur des rapports d’analogie dont le miroir est le modèle. Connaître, c’est refléter. Le miroir a une haute charge symbolique : Dieu est comparé à un miroir pur qui contient, avant même qu’elles aient été créées, « toutes ses œuvres en dehors de l’âge et du temps ». Parce que l’homme ne peut contempler la lumière divine sans être ébloui, il doit regarder son Modèle à travers le miroir.

L’épître de saint Paul aux Corinthiens ne dit-elle pas que « la connaissance de Dieu est semblable à une image obscure réfléchie par un miroir » ?

Connaissance imparfaite puisqu’elle se fait par le biais d’un miroir. Il est aussi l’instrument par lequel l’âme cherche sa ressemblance avec Dieu ; nettoyé et pur, il renvoie au modèle divin ; terni par le péché, le miroir déformant devient miroir du diable. L’homme n’a d’autre identité que spirituelle, et toute peinture, toute effigie, tout miroir qui ignorerait le caractère sacré de la ressemblance est coupable et suspect d’idolâtrie. Lucifer est le grand imitateur, l’usurpateur de la ressemblance.

Métaphore omniprésente dans la littérature spirituelle, le miroir médiéval donne son nom à de volumineux ouvrages qui rassemblent les connaissances du temps, véritables encyclopédies où le chrétien peut déchiffrer les beautés et secrets du monde ; ces livres-miroirs (speculum) sont semblables à un miroir convexe, capable d’offrir une vision du monde globale et sphérique et d’embrasser la multiplicité des perspectives. Le monde du Moyen Âge est un monde clos, fini, circulaire, articulé en un réseau de correspondances entre microcosme et macrocosme, et il appartient à l’artisan qui calligraphie et enlumine ce livre-miroir d’en faire miroiter les beautés, de donner à ad-mirer la réalité reflétée. La connaissance, qui utilise à la fois la calligraphie et la peinture, est mise en miroir de l’homme, du monde et de Dieu.

Un savant du Moyen Âge, Grosseteste, à une époque où les miroirs n’avaient pas la qualité d’aujourd’hui, constate déjà : « Lorsqu’un objet plongé dans l’ombre se reflète dans un miroir lumineux, on le connaît mieux dans son image que dans la réalité. »

Un autre bienfait du miroir, d’ordre philosophique, est de transformer une expérience immédiate en une représentation. Dans le miroir, la matière se fait forme : ce vêtement que je touche, ce bouquet que je perçois, ce corps que j’éprouve deviennent dans le miroir une image, une projection, peut-être déjà une idée ; le reflet n’a pas de réalité sensible ; cependant, son inconsistance, son inanité même peuvent se muer en un plaisir ludique et les jeux de miroir constituent le modèle de la spéculation et de l’activité symbolique.

Le traité de Cesare Ripa (théoricien du XVIème siècle) intitulé Iconologia s’ouvre, allégoriquement, par un frontispice qui représente une femme tenant un miroir.

Avec la Renaissance, les perspectives changent, dans la continuité. Le miroir n’a plus seulement une fonction symbolique et analogique, il est un instrument de séparation, de mise à distance. Les progrès techniques, qui permettent de passer du miroir convexe, englobant l’espace mais altérant l’image, au miroir plan, qui cadre une image exacte et limitée, reflètent bien ce nouveau rapport des humanistes à la connaissance. On ne pense plus un monde clos, fini, mais une réalité indéterminée, une sphère infinie conçue selon un modèle mathématique. Il en résulte qu’on ne peut avoir sur ce monde illimité qu’un point de vue partiel et relatif, et, avec ce point de vue singulier, s’affirme la notion de sujet. La vision est inséparable de l’œil qui voit. « En premier lieu vient l’œil qui voit, en deuxième lieu l’objet qui est vu, en troisième lieu la distance intermédiaire. » (Albrecht Dürer).



William Anastasi, Nine Polaroid Portraits of a Mirror, MET


Tim Head, Ambidextrous, TATE