Le Faux, simple illusion du vrai (1)
Par Benjamin Martin-Tardivat le mercredi 7 septembre 2011, 22:41 - Lire une image - Lien permanent
Outre de faux marbres grecs vendus à des romains incultes, la véritable
industrie du faux s’est installée en Europe au Moyen Âge avec le commerce fort
lucratif des reliques. Le fameux exemples du Saint Suaire (authentique linceul
du Christ ou première photographie?).

Une analyse scientifique de cette étoffe a prouvé sans conteste qu'elle avait
été réalisée par un artiste ingénieux vers le XIIIe siècle. En tout cas, ce
merveilleux plagiat a été durant des siècles une incroyable source de dévotion
pour des fidèles persuadés d'avoir devant eux l'image en négatif de Jésus
lui-même.

En tout état de cause, certains linguistes rappellent que le terme «faussaire»
est très proche de «faux airs»... Mais, le faux et la copie doivent être
distingués.
Avant de parvenir au sommet de leur art, tous les artistes durent s'employer à
copier leurs prédécesseurs pour parfaire leur technique. Copier les maîtres fut
de tout temps un passage obligé pour ces derniers sauf qu'au fil des années,
les copies réalisées avec maestria par certains grands maîtres finirent par
être considérées par des amateurs et des marchands comme des œuvres
authentiques de ceux qu'ils avaient copiés.
En faisant des copies, la plupart de ces artistes n'eurent nécessairement pas
l'idée de créer des faux.
Michel-Ange berna un cardinal en lui faisant acquérir une statuette qu'il
venait de créer. En apprenant la supercherie, le prélat la détruisit dans un
accès de rage.
L'essor du tourisme en Italie durant la seconde moitié du XIXe siècle provoqua
alors l'apparition en nombre de faussaires spécialisés dans la fabrication de
plagiats de tableaux primitifs. En France, le Moyen Age redevint à la mode sous
l'impulsion de Viollet-Leduc et les copistes s'activèrent pour produire
fidèlement des émaux limousins créés entre le XIIe et le XVIe siècle.
Une affaire défraie néanmoins la chronique à la fin du XXème siècle.
Le 1er avril 1896, le Louvre fit savoir qu'il avait acheté une tiare d'or
découverte en Crimée et ayant appartenu au roi scythe Saïtapharnès. Sur les
conseils d'Albert Kaempfen (1826-1907), alors directeur des Musées nationaux,
et des archéologues Antoine Héron de Villefosseet Salomon Reinach, le musée
avait acquis cette pièce inestimable pour 200 000 francs-or. Une inscription
grecque sur la tiare donnait à lire : « le conseil et les citoyens
d'Olbia honorent le grand et invincible roi Saïtapharnès ». Pour les
experts du Louvre, cette tiare confirmait un épisode datant de la fin du
iiie siècle ou du début du iie siècle avant notre ère.
À la demande de ses lecteurs, le journal Le Figaro suggéra à Salomon Reinach de
conter dans ses colonnes la vie de Saïtapharnès.
Selon cette histoire, Saïtapharnès, avait soumis quelques colonies grecques sur
les rives du Pont-Euxin (Daces, Sarmates, Bithyniens, Thraces...) avant
d'assiéger Olbia, fondée autour du vie siècle av. J.‑C. par les
Carthaginois, et n'avait accepté de laisser la ville en paix qu'après avoir
reçu des cadeaux précieux.
Peu de temps après que le Louvre eut exposé la tiare, un certain nombre
d'experts mirent en doute son authenticité. Parmi eux se trouvait l'archéologue
allemand Adolf Furtwänglerqui avait remarqué des problèmes stylistiques posés
par le dessin de la tiare, par exemple les styles variés dans les décorations,
et restait perplexe devant le manque manifeste de patine sur l'objet. Pendant
plusieurs années, le Louvre défendit l'authenticité de son trésor. Finalement,
des nouvelles de cette affaire parvinrent jusqu'à Odessa, où vivait un orfèvre
du nom d'Israël Rouchomovsky.
Deux ans avant l'acquisition de la tiare par le Louvre, deux commerçants
avaient commandé à cet artisan adroit la tiare en question. Ils avaient
expliqué qu'il s'agissait d'un cadeau pour un ami archéologue et avaient fourni
à Rouchomovsky des détails sur des fouilles récentes pour l'aider dans son
travail. Ce n'est que lorsqu'il fut mis au courant du scandale du Louvre que
Rouchomovsky apprit ce qu'il était arrivé à son œuvre. Il se rendit à Paris et
se présenta comme le créateur de la tiare. Les experts du musée refusèrent de
le croire jusqu'à ce qu'il eût prouvé qu'il était capable de reproduire une
portion de la couronne. Horriblement gêné, le musée fit disparaître dans les
réserves l'objet compromettant.
Il n'était pas question de reprocher quoi que ce fût à Rouchomovsky, lequel
n'avait fait qu'exécuter une commande pour laquelle il n'avait touché qu'un peu
plus de 7.000 francs ; il fut au contraire admiré pour son travail et
gratifié par la suite d'une médaille d'or au Salon des arts décoratifs de
Paris. Il s'installa à Paris où il vécut jusqu'à sa mort en 1934.
En 1997, le musée d'Israël à Jérusalem emprunta au Louvre la tiare de
Saïtapharnès, qui lui faisait si peu d'honneur, pour une exposition spéciale
consacrée au travail d'Israël Rouchomovsky. La couronne avait achevé le cercle
complet – d'abord œuvre d'art, puis faux embarrassant, elle était redevenue
œuvre d'art.